Conspirations, mensonges et sociétés secrètes: les professeurs sont de plus en plus souvent confrontés à la remise en cause de leurs enseignements par des élèves convaincus d'être au coeur d'un grand complot.



Selon le site Conspiracy Watch, un observatoire des théories du complot, le phénomène est difficilement quantifiable. Mais "de plus en plus d'enseignants et d'éducateurs témoignent pour dire que quelque chose se passe chez des jeunes de plus en plus nombreux à adhérer aux théories du complot, qu'ils découvrent sur internet", assure son fondateur Rudy Reichstadt.

La plupart des jeunes interrogés par l'AFP se montrent prolixes sur le sujet.



"Les droits de l'homme sont une création maçonnique", lâche un étudiant de Valenciennes. Léon, 19 ans, est lui "quasi-sûr qu'il y a des complots politiques, financiers". Quant à Clément, il est convaincu de l'existence d'une "secte puissante", mais cet étudiant parisien reconnaît qu'il y a "un peu de mythe autour de ses activités".

Tous, en tout cas, disent connaître les Illuminati, prétendue société secrète oeuvrant pour l'avènement du nouvel ordre mondial, symbolisée par un triangle et dont la dénonciation est en vogue chez les jeunes. D'après des données consultables sur Google, le nombre des recherches sur les Illuminati a connu une forte croissance en France après 2011 et, à nouveau mais dans une moindre mesure, début 2014.

"Y'a des stars comme Jay-Z, Kanye West ou Rihanna qui mettent des triangles dans leurs clips, parce qu'ils en font partie", assène Antoine, en seconde dans un lycée parisien. "Et si on écoute certaines de leurs chansons à l'envers, il y a un message. "Quel message? Les réponses se font vagues: "satanique", ose un élève, "subliminal", répond un autre.

Ce genre de discours a aussi fait irruption dans les salles de classe. "Si on prend un billet d'un dollar et qu'on dessine une étoile de David sur la pyramide surmontée de l'oeil de la providence, les branches de l'étoile désignent les lettres M.A.S.O.N. comme francs-maçons", argumente ainsi Michael à son prof d'histoire, après un cours de terminale sur les accords faisant du dollar le pilier du système monétaire international. "Ça prouve qu'il y a un complot", insiste-t-il.

'Une autre vérité'

Le phénomène reste difficile à cerner, tout comme le profil des jeunes concernés. "Il n'y a pas de gourou, ni de lieu, rien de caractérisé qui permette l'ouverture d'une enquête", juge-t-on à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes).

Sur la quarantaine d'élèves qui suivent les cours de Stéphane François, professeur à l'Institut de préparation à l'administration générale (Ipag) de Valenciennes, "environ un quart sont perméables aux théories du complot". "Globalement, ceux qui adhèrent à cette vision conspirationniste du monde ne sont pas les meilleurs" et sont "généralement issus de l'immigration et des quartiers populaires", estime ce politologue chercheur au CNRS.

Mais pour le directeur de l'Observatoire des radicalités politiques (Orap) Jean-Yves Camus, cet engouement n'est pas confiné à un seul profil. "Certains adhèrent au discours antisémite proche de Dieudonné, d'autres à un discours catholique conservateur proche du Printemps français et il y a aussi un renouveau du discours islamique radical", énumère-t-il.

Selon le sociologue Jean-Bruno Renard, spécialiste des rumeurs et des légendes urbaines, les jeunes sont particulièrement réceptifs aux théories complotistes. "Autrefois, ils respectaient les institutions en tant qu'autorité. Aujourd'hui, ils expriment une méfiance envers la vérité officielle, sous-entendu il y a une autre vérité", explique le coauteur du livre "100% rumeurs", ajoutant, à l'endroit de ceux qui entretiennent ces thèses avec des visées politiques, que "l'idée de manipuler les jeunes a toujours existé".

"Les élèves mènent une vie à part et, dans les milieux clos, les choses se répandent", souligne l'autre auteur, Véronique Campion-Vincent, anthropologue à la Maison des sciences de l'homme (FMSH). En outre, "les thèses complotistes apportent des réponses faciles pour comprendre un monde soumis à une complexification des processus de décisions politiques, économiques et sociales".

"Les complots existent: ils font partie du pouvoir", nuance Véronique Campion-Vincent. "Ce qui n'existe pas, c'est un complot général qui aurait pour seul objectif d'être maître du monde", mais "la société ne va pas s'effondrer parce que des gens croient à ces théories".