"J'ai les traits féminins, de longues mains, une grande carcasse. Je m'habille en homme, avec des ongles vernis et des barrettes. Je suis né(e) il y a quarante-huit ans, dans une famille nombreuse, catholique pratiquante. On annonce à mes parents que je ne suis "pas conforme". En fait, je suis né avec un micropénis, pas de testicule et un vagin. Je suis ce qu'on appelle un hermaphrodite. Pour ma part, je préfère le terme "intergenre". 

Ni homme ni femme, ou bien les deux à la fois. Les médecins tranchent : je suis un garçon... mais un garçon "raté", qu'il faudra "réparer". Mes parents ne se posent pas de questions, ils me prénomment Victor et m'élèvent comme un garçon. Pour eux, je suis avant tout un enfant du bon Dieu, et cela leur suffit pour m'aimer. Quand mon père offre un pistolet de cow-boy à mon frère aîné, il m'en offre un aussi. Et quand mes sœurs s'appliquent du vernis à ongles, ma mère me laisse faire pareil, même si elle me demande de le retirer juste après.

J'ai 5 ans le jour où ma mère revient avec mon petit frère à la maison. Quand elle change sa couche devant moi, c'est le choc. Soudain je découvre que je ne suis pas un garçon : mon zizi est plus petit que le sien et je n'ai pas ces curieuses clochettes en dessous. Je me sens trahi. Comme je n'ai pas les mots pour exprimer mon désarroi, je pique une crise de nerfs. Mes parents font comme d'habitude : le dos rond. Patiemment, ils attendent la "réparation" promise par les médecins à ma naissance. Elle arrive le jour de mes 7 ans.

J'ai mal au ventre, il faut m'opérer de l'appendicite.

Mes parents sont presque contents. Enfin, on va savoir ce qu'il y a "dedans". Le vieux chirurgien qui m'opère écrit qu'il faut procéder à des examens plus poussés. La machine infernale se met en route. Pendant dix ans, je me rends à l'hôpital tous les trois mois. On m'ouvre, on me referme, pour pratiquer ce que les blouses blanches appellent "des explorations fonctionnelles". Mais personne ne nous fournit jamais aucun bilan médical.

J'ai 14 ans lorsque ma mère dit stop : "Vous n'arrêtez pas d'ouvrir mon enfant, vous dites que vous ne trouvez rien, alors laissez-le tranquille !" Les médecins la traitent de mauvaise mère, disent que je risque un cancer et que je dois à nouveau passer sur le billard. Elle cède sous la pression, et c'est alors qu'a lieu la plus grosse opération, qui me laisse une large cicatrice sur tout le ventre. Je ne peux pas en être certain, mais je pense que c'est ce jour-là qu'ils ont enlevé mon utérus. Je ne sais pas exactement ce qui a alors été transformé dans mon corps.

Au cours des années, le discours médical est invariable : il faut continuer à me "réparer".

En fait, les médecins ne remettent jamais en question mon identité sexuelle ­ pour renforcer mon "sexe d'élevage", comme on dit dans le jargon. Je suis un garçon, point barre. Dans notre société, il n'y a pas d'espace en dehors du masculin et du féminin. Il n'y a pas de mot pour les enfants comme moi. Comme ce que je suis n'existe pas, je me résigne. Je dois devenir un garçon "à 100 %". On me bourre de testostérone. Avec les injections hormonales, je me métamorphose. Moi qui étais un enfant calme, gentil et bon élève, je découvre les colères irrépressibles, les maux de tête terribles et les problèmes de concentration. Alors on me traite pour troubles bipolaires, à coups d'antidépresseurs. On multiplie la médicalisation, sans qu'aucun médecin ne mette en cause les injections de testostérone. Ces substances sont faites pour produire de super-hommes, forts et qui bandent, c'est tout. Mon corps ne le supporte pas. Je finis par interrompre le traitement, contre avis médical. 

Lorsque je traverse l'adolescence, quand les garçons deviennent des hommes et que je reste indéfinissable, mes sœurs répondent aux questions et aux attaques à ma place. L'amour de mes proches m'a sauvé. J'ai de la chance, je peux compter sur une famille aimante et des amis compréhensifs. Personne ne se moque de moi pendant ma scolarité. Mes camarades de classe discutent de masturbation, de filles et de mobylettes. Pour moi, c'est un autre monde. Ils le comprennent et disent : "Ça n'intéresse pas Victor."

A ma majorité, je dois passer la sélection pour le service militaire. L'idée de me mettre nu devant tout le monde m'est insupportable. Je m'adresse aux médecins qui m'ont opéré, pour obtenir une dispense. C'est une question de survie, mais c'est aussi un prétexte : je veux des réponses. Mais je ne suis pas préparé. Je me heurte à un mur, personne ne me dit ce qu'il s'est réellement passé. 

Pour me rassurer, je demande à rencontrer d'autres patients comme moi, mais on me répond que je suis le seul. Et on me fait déguerpir en me donnant les coordonnées d'un chirurgien, pour me faire poser des testicules et parfaire ma fameuse "réparation". J'accepte, mais j'ai le sentiment qu'on extorque mon consentement. Je me jette de moi-même entre les mains de mes bourreaux. Avec le recul, je me dis que j'ai été acteur de ma propre mutilation, et ça, c'est un terrible fardeau.

A l'approche de la vingtaine, je n'ai toujours pas de vie sexuelle.

Mais ça ne me manque pas, mon éducation chez les curés n'est sans doute pas étrangère à ce désintérêt. Mes parents rêvent d'ailleurs de me voir embrasser une carrière ecclésiastique, comme c'est le cas pour beaucoup de familles d'intersexes. Puis, un jour, une femme tombe amoureuse de moi.

D'abord effrayé, je me surprends à l'aimer. Elle a une sexualité très hétéronormée, très classique. Seule la testostérone me permettra de répondre à ses attentes, alors je reprends le traitement pendant notre relation, qui durera quinze ans. Je me masculinise, lui fais l'amour comme un homme et me conforme à l'image de la virilité qu'on attend de moi. Nous avons même un enfant, Maxime, né par insémination artificielle. J'adore mon rôle de père, je mets ma carrière de côté pour m'occuper de mon fils. On construit une vie de couple sur un malentendu. On est deux paumés qui se sont trouvés. Ça se termine nécessairement en eau de boudin.

Un jour, je tombe amoureux d'un homme.

Ce sont les personnes qui m'intéressent, pas les sexes. Ma femme me jette à la porte, je deviens SDF. Maxime a alors 10 ans, il a besoin de moi, mais elle me discrédite auprès de lui, lui dit que je suis un monstre, un "chat castré".

Je m'accroche, rebondis vite, retrouve du travail et me bats pour la garde de mon enfant. Je n'obtiens qu'une autorisation de rencontre une fois par mois, en présence d'un éducateur. Comme pour les pères violents ou les pédophiles. Je refuse, même si je sais que cette décision me condamne à ne plus revoir mon fils. Pendant des années, je n'ai aucune nouvelle.

Et puis un jour de juillet, l'an dernier, Maxime appelle chez mes parents. Ma mère me l'annonce, comme ça, l'air de rien : "Devine qui a appelé ?" Pour moi, le monde s'écroule. Je dois m'asseoir. Nous nous revoyons pour la première fois il y a quelques mois. Une rencontre très émouvante pour tous les deux. Subtilement, il me pose des questions, mais je ne sais pas trop ce qu'il sait de ma "particularité". En public, il me témoigne de l'affection, m'appelle "Mon papounet". Il vient passer une semaine chez moi, je suis aux anges. Maxime s'entend très bien avec mon compagnon.

Selon les jours et les interlocuteurs, je parle de moi au féminin ou au masculin. Je n'ai pas changé de prénom. Pour vous, Victor c'est forcément masculin, mais pour moi c'est simplement le prénom qu'ont choisi mes parents et avec lequel j'ai grandi.